Afrique du Sud
Thandiwe Shedzi, parcours de vie d’une plaignante (17.09.03)
Thandiwe Shedzi, parcours de vie d’une plaignante
Thandiwe Shedzi a été témoin et victime du régime de l’apartheid dès son plus jeune âge. Née à Soweto en 1961, elle voit sa vie basculer une nuit de septembre 1988. Impliquée dans les activités de la branche armée du Congrès National Africain (ANC), elle est alors arrêtée sans preuves et transférée au quartier général de la police de Johannesburg. Battue, soumise à des chocs électriques, violée, forcée d’assister à des séances de torture, elle subit toutes sortes d’humiliations. "Ils me disaient: Viens, tu verras comment on traite les terroristes qui ne coopèrent pas. C’était comme un jeu de paranoïa pour eux. Tant de personnes ont été torturées devant moi. Ils voulaient que je craque." Finalement, faute de charges, elle est libérée un an plus tard.
En 1995, après la chute du régime de l’apartheid, Thandiwe est engagée auprès du collectif de soutien aux victimes de l’apartheid Khulumani. Khulumani signifie "Parles-en" en zoulou. Son rôle: préparer les victimes à la difficile étape du témoignage pour les audiences de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR). Créée en 1995 et présidée par Mgr Desmond Tutu, cette commission a été chargée de recueillir les témoignages des personnes ayant subi ou perpétré des violations des droits humains entre 1960 et 1994. Mais témoigner n’est pas chose aisée: les victimes ne sont pas toujours conscientes d’avoir subi des violations de leurs droits humains et souvent, elles passent sous silence certains événements trop douloureux. Thandiwe a d’ailleurs elle-même attendu 1998 avant de passer à la barre des témoins.
En évoquant aujourd’hui le travail de la CVR, Thandiwe ne peut s’empêcher d’émettre quelques réserves. Mais sa plus sévère critique est dirigée contre le gouvernement sud-africain qui tarde, faute de moyens, à honorer les réparations promises aux victimes ayant témoigné face à la Commission. "D’une manière ou d’une autre, le gouvernement se doit de payer des réparations aux victimes, c’est la reconnaissance du mal qu’elles ont subi. On ne peut pas s’attendre à une véritable réconciliation si ces personnes voient les auteurs de leurs souffrances, ceux qui ont violé leurs droits, vivre dans le luxe alors qu’elles-mêmes continuent à vivre dans la pauvreté." A Khulumani, on est bien conscient qu’une population bien plus vaste que celle identifiée par la CVR nécessite des réparations. Reste l’éternel problème des fonds. L’amnistie décrétée par la CVR signifie qu’il n’est pas possible de poursuivre en dommages et intérêts les auteurs directs des crimes. C’est plus loin qu’il faut chercher.
Les entreprises qui ont réalisé d’énormes profits sous l’apartheid et s’en sont rendues complices sont des instances solvables et également responsables: "14% de blancs n’auraient jamais pu maintenir l’apartheid aussi longtemps sans la complicité de ces entreprises." Pour appuyer ses propos, Thandiwe cite volontiers le rapport final de la CVR qui démontre clairement que les entreprises ont bel et bien violé des droits humains, soutenu le régime et tiré des bénéfices de leur activité sous le régime raciste.
Aussi, c’est tout naturellement que Thandiwe Shedzi a décidé de figurer parmis les 92 plaignants ayant déposé plainte en dommages et intérêts contre 20 banques et entreprises transnationales (voir article p. 5 et 6). A la question: Combien réclamez-vous aux entreprises? Thandiwe répond volontier: "De quoi avons-nous besoin ici en Afrique du Sud pour reconstruire et développer notre société, pour surmonter l’héritage de l’apartheid? Nous sommes en présence de gens qui veulent faire quelque chose pour leur vie, afin de réintégrer la société. Certains vous diront, 'je voudrais retourner à l’école', d’autres voudront commencer un petit élevage de bétail… On se doit de trouver les moyens afin qu’ils puissent commencer à se reconstruire."
Martyna Olivet, COTMEC


