Afrique du Sud
Que cache la Suisse? (17.09.03)
Que cache la Suisse?
Face aux recherches scientifiques ou judiciaires pour faire la vérité sur les relations entre notre pays et le régime de l’apartheid, un mur de silence se dresse. Il est vrai que les études déjà entreprises laissent entrevoir de lourdes responsabilités.
Le 9 juillet dernier, la Chancelière de la Confédération, Annemarie Huber-Hotz, portait plainte pour violation du secret de fonction. En cause, la révélation dans la presse d’une lettre dont seul le Conseil fédéral avait eu connaissance. Il s’agissait d’un projet de réponse du gouvernement à la délégation des commissions des Chambres fédérales chargée de faire la lumière sur les relations entre la Suisse et l’Afrique du Sud. L’affaire n’est pas banale: cette délégation a accusé le Conseiller fédéral Samuel Schmid d’empêcher le bon déroulement de son enquête sur les activités des services secrets suisses en Afrique du Sud.
Il semble effectivement que les autorités fédérales veuillent bloquer l’accès aux informations sur les relations entre la Suisse et le régime de l’apartheid. Jugez plutôt :
| Début juillet 2003, la presse révèle que deux étudiants de l’Université de Berne sont censurés par les autorités fédérales. Ils ont enquêté sur l’attitude du Conseil fédéral à propos de la Garantie contre les risques à l’exportation en relation avec l’Afrique du Sud. Le seco (Secrétariat d’Etat à l’économie) demande que tout nom ou tout indice permettant d’établir l’identité d’une entreprise disparaisse de leur travail de séminaire. |
| En juin 2003, le Conseil national refuse l’initiative parlementaire de Pia Hollenstein demandant que toute la lumière soit faite sur les relations entre la Suisse et l’Afrique du Sud. C’est la deuxième fois que cette conseillère nationale revient à la charge. |
| En avril 2003, le Conseil fédéral suspend l’accès aux dossiers des archives fédérales pour tout document portant le nom d’entreprises citées dans les procédures judiciaires en cours aux Etats-Unis. Cette mesure rend très improbable toute découverte significative dans le cadre du programme national de recherche scientifique sur les relations entre la Suisse et l’Afrique du Sud. Les résultats des recherches sont attendus pour le début de l’année 2004. |
Une mine d’or…
Malgré ce refus systématique d’ouvrir l’accès aux sources, des enquêtes partielles ont permis de lever un coin du voile. A côté des affaires relatives aux services secrets qui ont déjà fait l’objet d’enquêtes administratives, ce sont les relations financières qui posent le plus de problèmes. Ces relations ont été florissantes tout au long du régime de l’apartheid, comme l’a révélé une étude de Mascha Madörin publiée en 1999 (cf. note 1). Elle montre, sur la base de données partielles recueillies auprès de la Banque centrale sud-africaine, que la Suisse, avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Allemagne, faisait partie des quatre principaux créanciers de l’Afrique du Sud.
Entre 1986 et 1989, les banques suisses, sous la houlette de l’ancien président de la Banque nationale suisse, Fritz Leutwiler, jouent un rôle de premier plan pour échelonner la dette sud-africaine, c’est-à-dire pour allonger le délai de remboursement de la dette du régime de l’apartheid. Durant la même période, le gouvernement sud-africain ouvre, à Zurich, un “consulat financier”. Les banques suisses accordent alors des crédits sur garantie or au gouvernement sud-africain, ce qui lui permet de rembourser ses dettes. En juin 1988, l’Afrique du Sud vend ainsi de l’or pour 1,3 milliards de francs. Fait troublant, ces opérations n’apparaissent ni dans les bilans ni dans les statistiques de la banque nationale suisse. De grands groupes sud-africains profitent également de la Suisse pour contourner les sanctions économiques. Ainsi De Beers (diamants) et la Compagnie financière Richement développent leurs affaires en Suisse avec l’aide de financiers suisses. Au vu de l’ensemble de ces opérations, Mascha Madörin estime que des gains annuels de l’ordre de 300 millions de dollars ont été rapatriés d’Afrique du Sud vers la Suisse entre 1985 et 1993.
Réconciliation en souffrance
Après avoir entendu durant sept ans les témoignages de nombreuses victimes de l’apartheid, la commission Vérité et Réconciliation a rendu son rapport final en mars 2003. Elle y évalue notamment les dédommagements dus aux 21 000 victimes qu’elle a identifiées et propose diverses modalités de réparation. Une de ses recommandations sonne comme un avertissement pour les entreprises qui ont travaillé avec le régime de l’apartheid: “les entreprises minières, les firmes étrangères et les entreprises publiques doivent participer aux réparations, sinon elles s’exposeront à des poursuites judiciaires”. La Commission demandait en conséquence au gouvernement d’instaurer une taxe spéciale visant à compenser les bénéfices directement ou indirectement tirés de l’apartheid. A son avis, la réconciliation doit passer par un acte de réparation par les bénéficiaires, même indirects, de l’apartheid. Mais le gouvernement sud-africain voit les choses différemment. Le président Thabo Mbeki a annoncé en avril que l’Etat verserait une somme unique de 30 000 rands (environ 6000 francs) aux victimes recensées par la commission. On est loin du montant de 21 000 rands par année, dans certains cas pendant six ans, articulé par la commission, loin surtout d’un réel acte de réparation. Les milieux d’affaire ont salué le “pragmatisme” de l’Etat...
Reste un malaise. Faute de volonté politique, un Etat devenu démocratique assume les réparations pour une situation dont il a hérité. En Suisse, l’établissement des faits se heurte à des obstacles dus au refus réitéré de faire toute la lumière. La voie judiciaire choisie par les défenseurs des victimes de l’apartheid paraît pour l’heure la seule praticable. Nous regrettons qu’il soit nécessaire d’en arriver là. Mais nous soutenons la démarche de Jubilé Afrique du Sud et de Khulumani.
Jean-Claude Huot
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